Quand les plongeurs disparaissent :
Leçons tirées du confinement lié à la COVID
Article de Alex Brylske
Début 2020, des événements mondiaux ont quasiment paralysé l’activité humaine. Le trafic aérien a été suspendu, les plages fermées et la quasi-totalité des activités de plongée a été interrompue. De ce fait, des sites renommés comme la baie d’Hanauma à Hawaï, qui accueillent habituellement des milliers de plongeurs en apnée chaque jour, sont restés silencieux. Pendant plusieurs mois, les eaux de la baie, habituellement grouillantes de visiteurs, sont restées vides, offrant ainsi aux scientifiques une occasion unique d’observer l’état naturel du récif. Durant cette période d’interruption, les chercheurs ont constaté des signes remarquables de rétablissement écologique sous la surface.
Les scientifiques ont décrit la réduction mondiale de l’activité humaine pendant la pandémie de COVID-19 comme « l’anthropause ». Cette période a offert aux écosystèmes du monde entier, des environnements urbains aux zones naturelles protégées, un répit inattendu face aux perturbations humaines. Pour les récifs coralliens, cette interruption a permis aux chercheurs d’évaluer en temps réel les effets de l’absence humaine.
La baie d’Hanauma, désignée en 1967 comme le premier district de conservation de la vie marine sans prélèvement d’Hawaï, est devenue un cadre idéal pour une telle étude. Son statut de zone protégée à fort trafic et abritant une faune marine diversifiée a permis aux chercheurs d’observer directement comment l’activité humaine façonne les écosystèmes côtiers. Bien que le nombre de visiteurs quotidiens ait été réduit de 10 000 dans les années 1980 à 3 000 avant la pandémie, la présence humaine causait encore d’importantes perturbations des sédiments et une pollution sonore. En avril 2020, la baie a été fermée pendant sept mois, ce qui a permis d’améliorer considérablement la qualité de l’eau et de réduire le bruit. Ces changements ont permis de mieux comprendre les conditions naturelles de référence de la baie.
Pour saisir ces changements, Elizabeth Madin et ses collègues de l’Université d’Hawaï ont mené des enquêtes répétées avant, pendant et après la fermeture. Ils ont mesuré la clarté de l’eau, surveillé le phoque moine hawaïen, une espèce menacée, et suivi la densité et le comportement des poissons à l’aide de caméras sous-marines. L’étude a fourni des données précieuses sur la façon dont le récif a réagi lorsqu’il a été libéré d’un contact humain constant.
Le changement le plus immédiat et le plus visible a été l’amélioration de la clarté de l’eau. En l’absence de plongeurs ou de personnes pratiquant la plongée avec tuba pour soulever le sable, la visibilité a considérablement augmenté par rapport aux niveaux d’avant et d’après la fermeture. Cette réduction de la remise en suspension des sédiments — généralement causée par le mouvement des nageoires et des pattes — permettait à davantage de lumière solaire de pénétrer dans l’eau, ce qui était bénéfique à la fois pour les coraux et les algues.
La clarté de l’eau n’est pas qu’une simple amélioration esthétique ; elle est fondamentale pour la santé des récifs. Les eaux troubles peuvent inhiber le recrutement des coraux, favoriser les algues au détriment des coraux et réduire la diversité globale des espèces. L’amélioration de la visibilité observée dans la baie d’Hanauma pendant sa fermeture reflétait des tendances similaires à celles observées dans toute la région indo-pacifique lors des confinements liés à la pandémie, renforçant l’idée que la présence humaine a un impact considérable sur les écosystèmes récifaux.
L’un des résultats les plus frappants a été la réaction du phoque moine d’Hawaï (Neomonachus schauinslandi), l’un des mammifères marins les plus rares de la région. Pendant la fermeture, la fréquence des rassemblements de phoques moines sur la plage d’Hanauma a plus que doublé, passant de 20 % à 45 % des jours. Ces animaux sont très sensibles à la présence humaine, et des études ont montré que le bruit et les baigneurs peuvent perturber leurs comportements normaux. L’augmentation des observations pendant la fermeture et le déclin subséquent après la réouverture (même avec un nombre réduit de visiteurs) ont souligné la nécessité d’habitats calmes et non perturbés pour soutenir cette espèce menacée.
Les populations de poissons ont également présenté des changements notables. La densité globale de poissons a augmenté, et les espèces herbivores, notamment les poissons-perroquets, se sont adonnées à un broutage plus actif des algues – une activité essentielle pour prévenir la prolifération excessive d’algues sur les récifs coralliens. Après le retour des visiteurs, les taux de pâturage ont chuté brutalement sur les sites les plus fréquentés par les humains. Bien que des données à court terme aient indiqué que certains poissons étaient initialement attirés par les plongeurs en apnée en raison des particules alimentaires remuées, une présence humaine prolongée a finalement perturbé les comportements alimentaires et territoriaux naturels.
L’étude de la baie d’Hanauma a démontré que même des activités non extractives, comme la plongée en apnée et la plongée sous-marine, peuvent modifier considérablement les écosystèmes récifaux par leur seule présence physique. La diminution de la fréquentation a rapidement entraîné une amélioration de la qualité de l’eau, une augmentation de l’activité de la faune et la restauration des fonctions clés de l’écosystème.
Cette découverte a des implications importantes pour la gestion des aires marines protégées (AMP) dans le monde entier. De nombreuses réserves interdisent la pêche mais autorisent néanmoins un grand nombre de visiteurs. Des recherches menées dans la baie d’Hanauma ont montré que les protections juridiques à elles seules sont insuffisantes ; une gestion active du nombre de visiteurs est essentielle pour préserver la santé écologique.
Après la fermeture, la baie d’Hanauma a adopté une politique limitant le nombre de visiteurs quotidiens à 1 400, soit moins de la moitié de son niveau d’avant la pandémie. Les chercheurs ont suggéré que le maintien d’un nombre réduit de visiteurs pourrait contribuer à préserver les acquis écologiques de la baie tout en soutenant les recettes touristiques, car les visiteurs sont souvent disposés à payer plus cher pour des expériences de haute qualité et moins fréquentées. Cet équilibre peut permettre d’obtenir à la fois de meilleurs résultats en matière de conservation et une plus grande valeur économique.
L’expérience vécue dans la baie d’Hanauma recèle d’importants enseignements pour les plongeurs. Cela souligne que chaque action — qu’il s’agisse d’un coup de nageoire, d’un flash d’appareil photo ou même du simple fait de toucher le récif — peut avoir un impact durable sur le milieu marin. Même dans les zones bénéficiant de protections strictes, l’activité humaine cumulative peut modifier le comportement des animaux et la dynamique des écosystèmes.
Cependant, les plongeurs font aussi partie de la solution. La protection et la restauration à long terme de la baie d’Hanauma ont été rendues possibles par sa désignation en tant qu’aire marine protégée, souvent défendue par la communauté des plongeurs. Les aires marines protégées bien gérées améliorent la biodiversité, augmentent les populations de poissons et servent de sites de recherche et d’éducation. Lorsqu’elles sont gérées efficacement, ces zones peuvent concilier usage récréatif et résilience écologique.
L’anthropause a offert un aperçu rare de la rapidité avec laquelle la nature peut se régénérer lorsqu’on lui laisse de l’espace. Les plongeurs qui sont retournés à l’eau après la pandémie ont constaté une mer plus claire, une faune plus abondante et un aperçu de ce à quoi les récifs pouvaient ressembler avant les pressions du tourisme de masse. Ces observations devraient orienter les interactions futures avec les milieux marins sensibles.
Pour les plongeurs individuels, le message est clair : maîtriser sa flottabilité, éviter de se tenir debout ou à genoux sur le fond marin, garder ses palmes éloignées du sable et maintenir une distance respectueuse avec la faune marine. Les opérateurs de plongée peuvent soutenir ces efforts en limitant la taille des groupes, en programmant des jours de repos sur les sites populaires et en sensibilisant les clients aux techniques de plongée à faible impact. De cette manière, chaque plan de plongée devient une « micro-AMP », où le respect du récif est aussi essentiel que les procédures de sécurité standard.
Lorsque les scientifiques ont mesuré les changements physiques et biologiques survenus pendant les mois de solitude d’Hanauma, ils ont documenté bien plus que de simples données : ils ont enregistré la capacité d’auto-guérison de l’océan. Pour ceux d’entre nous qui pénètrent dans ce monde grâce à l’air comprimé, le message est sans équivoque : les récifs se rétablissent quand on leur en laisse la possibilité.
Les aires marines protégées ne sont pas des obstacles aux loisirs, elles en sont le fondement. Les eaux plus claires, les poissons-perroquets qui broutent et les phoques moines qui se reposent dans la baie d’Hanauma nous rappellent que la meilleure façon d’apprécier la beauté de l’océan est parfois de lui accorder une pause.













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